Du repas des familles aux équilibres climatiques : le niébé, une légumineuse au cœur des transformations rurales au nord du Bénin

Il sonne 8h 27, heure locale à Gah-Béri, ce jeudi 12 mars 2026. Les rayons orangés annonçant un soleil ardent se lèvent sur les plaines sablonneuses de ce village enclavé dans la commune de Malanville au nord du Bénin. Dans un paysage sec, les activités humaines semblent s’adapter à un environnement de plus en plus contraignant.

Ici, la température oscille autour de 40°C. La vie quotidienne est façonnée par la raréfaction de l’eau et des pâturages, aggravée par des sécheresses répétées. Une réalité devenue structurelle, cette pression sur les ressources naturelles ne perturbe pas seulement les productions agropastorales, elle façonne également les rapports sociaux. 

Dans cette réalité, une solution locale émerge : la culture du niébé, pour ses graines comme pour ses fanes. Bien cultivé en Afrique de l’Ouest, notamment au Niger, au Nigéria et au Bénin, le niébé, encore appelé haricot à œil noir ou pois de vache, occupe depuis longtemps une place importante dans l’alimentation des ménages.

Une base alimentaire essentielle mais sous-estimée

«Moi je consomme suffisamment le niébé. Mais je ne me suis jamais intéressé à ses apports nutritifs», témoigne Moumouni, la trentaine, rencontré dans un restaurant à Boulanga, un quartier populeux de Malanville. Comme lui, ils sont nombreux à s’intéresser peu aux bienfaits de ce plat bien prisé dans la région. Une étude scientifique sur la valeur nutritive du niébé révèle que cette légumineuse est riche en “en protéines, fibres totales, fibres insolubles, fibres solubles, lipides totaux et les minéraux tels que le Fer, le Zinc, le Calcium, Magnésium et autres”. Consommé sous différentes formes, il constitue une source importante de protéines. Pour la nutritionniste Lailatou Sambou, ses bénéfices sont essentiels, notamment pour les enfants. « Le niébé est un aliment constructeur. Il contribue à la croissance des muscles et des os, et renforce le système immunitaire », explique-t-elle.

Également riche en fer, il participe à la prévention de l’anémie. « C’est particulièrement important chez les enfants de 0 à 5 ans, une période critique de développement », précise la spécialiste en nutrition.

Mais son potentiel nutritionnel est encore souvent mal exploité. Certaines pratiques culinaires, comme l’élimination de la peau, réduisent sa valeur nutritive. « C’est dans la peau que se trouve une partie importante de l’énergie », souligne Lailatou Sambou. Ainsi, avant d’être une solution agricole ou environnementale, le niébé est d’abord un enjeu de santé publique et de sécurité nutritionnelle.

Une culture adaptée aux contraintes climatiques

Au-delà de l’alimentation humaine, le niébé s’impose comme une culture de résilience face aux fluctuations climatiques. Dans une région comme l’Alibori notamment la vallée du Niger où les saisons deviennent imprévisibles, il représente une alternative agricole stratégique. Dans les champs de Malanville, certains producteurs ont adapté leurs pratiques. Moussa Yarou explique comment il a changé d’approche. « Avant, je cultivais le niébé pour les graines. Aujourd’hui, je le fais surtout pour les fanes, qui sont vendues comme fourrage », dit-il. Cette évolution répond à une double contrainte notamment la baisse des rendements liée aux sécheresses et la demande croissante en alimentation animale. 

Dans une enquête réalisée par Mongabay, il ressort que les éleveurs adoptent de plus en plus le niébé fourrager pour l’alimentation de leurs animaux. 

Du champ à l’étable : une révolution silencieuse de l’élevage

Fanes de niébé, séchées et stockées

Traditionnellement, l’alimentation du bétail dépendait des pâturages naturels. Mais leur raréfaction a fragilisé les systèmes d’élevage et accentué les tensions entre agriculteurs et éleveurs. Dans le nord-Bénin, les conflits agropastoraux sont devenus récurrents. Ils découlent de la compétition accrue autour des ressources naturelles. Le climatologue Dr Houdou Maazou attribue l’amenuisement des ressources aux dérèglement climatique. « Le changement climatique affecte les pâturages et l’élevage dans la région de Malanville, ainsi que dans le Sahel en intensifiant les sécheresses et en rendant les pluies plus irrégulières, ce qui réduit la disponibilité des ressources en eau, et des pâturages essentiels à la survie du bétail ».  

Dans ce contexte, les fanes de niébé, séchées et stockées, deviennent une ressource essentielle. « En saison sèche, il n’y a plus de fourrage. Certains animaux meurent sans maladie », explique Soumana Guidado, facilitateur en production des cultures fourragères pour le compte du Programme régionale d’intégration des marchés agricoles (PRIMA) à Malanville, une initiative soutenue par le Fonds international de développement agricole (FIDA), visant à stimuler le commerce agricole régional, notamment au Bénin et au Togo, pour améliorer la sécurité alimentaire. 

Le niébé permet désormais de sécuriser l’alimentation du bétail. Les animaux nourris à ses fanes montrent une amélioration rapide de leur état général. « La santé des animaux nourris aux feuilles de niébé, est nettement améliorée par rapport aux autres », confie Aminou Dosso, un éleveur à Guéné. Pour l’agronome Dr Hafizou Ganda,  de l’Agence territoriale de développement agricole-Vallée du Niger cet usage repose sur des bases solides. « Le niébé est une légumineuse riche en protéines. Il améliore la ration alimentaire des ruminants, contrairement aux pailles de céréales pauvres en nutriments », explique-t-il. Progressivement, cette nouvelle filière réduit les déplacements des troupeaux et encourage une forme de sédentarisation de l’élevage.

Quand la production du niébé fourrager transforme les relations sociales

Cette évolution a un effet inattendu mais majeur, celle de la réduction des tensions entre agriculteurs et éleveurs. Dans une région marquée par des conflits récurrents liés à l’accès aux ressources, la disponibilité locale de fourrage change les équilibres. « Avant, les animaux entraient dans les champs. Aujourd’hui, avec le niébé fourrager, cela arrive beaucoup moins », témoigne un producteur. Dans le village de Boïffo, proche du Parc national du W, une réserve transfrontalière de biosphère partagée entre le Bénin, le Niger et le Burkina Faso, David Labo, un responsable d’association villageoise de producteurs, confirme cette orientation agricole au niveau local. « C’est une manière pour les agriculteurs de gagner de l’argent en vendant les bottes de niébé, mais également de sauver les bétails dans notre région, où il est difficile de trouver de quoi nourrir les animaux, surtout pendant la longue période de sécheresse, qui dure plusieurs mois [soit de novembre à mai, Ndlr] », explique David Labo. Pour lui, les acteurs agropastoraux ont trouvé un moyen de contourner leurs difficultés. Une opportunité qui se monnaie se chiffre à jusqu’à 800 francs CFA (1,80 USD) voire 1000 francs CFA (2,30 USD) la botte d’un kilogramme, en fonction des périodes, selon les témoignages. 

Champs du niébé fourrager à Goungoun

Pour les éleveurs, la saison sèche a longtemps été synonyme d’errance. Ils devaient parcourir de longues distances à la recherche de pâturages encore verts, traversant des communes, voire des frontières. « On montait sur les arbres pour couper les feuilles », raconte Ali Ousmane dans un entretien accordé à Mongabay. « Il y avait des accidents, des disputes à cause des champs, des arbres. Parfois, on allait jusqu’au Togo. Mais avec la nouvelle technique de fourrage, nos animaux sont bien nourris », insiste-t-il.

Le niébé devient ainsi un outil indirect de pacification sociale, en réduisant les situations de confrontation.

 Une réponse locale à un défi climatique global

Les bénéfices du niébé ne se limitent pas à l’élevage. Sur le plan environnemental, cette légumineuse joue un rôle fondamental dans la fertilité des sols. Comme toutes les légumineuses, elle participe à la fixation de l’azote, enrichissant naturellement les terres agricoles. « Les racines du niébé améliorent la fertilité des sols et contribuent à leur régénération. Parce qu’il faut dire que la particularité de la légumineuse, c’est qu’elle arrive à développer des nodosités à l’intérieur du sol. Ce sont des bactéries qui agissent de façon symbiotique avec les légumineuses, comme le soudage, l’arachide, le niébé et autres. Avec ces nodosités, c’est que le niébé a la capacité de capter l’azote atmosphérique et de concentrer ça dans ses fruits, dans ses feuilles, dans ses racines et tiges. Ce qui enrichit le sol », explique Dr Ganda. Selon le spécialiste, la plante protège également les sols contre l’érosion et nécessite peu d’intrants, ce qui en fait une culture adaptée aux conditions difficiles du Sahel. « Ça [ niébé-Ndlr] protège le sol avec le sol qui est entièrement couvert. Ça protège le sol contre l’érosion éolienne, donc l’érosion liée au vent, contre l’érosion hydrique liée à la pluie, parce que ça couvre entièrement le sol et ça participe à la régénération des sols dégradés», détaille l’agronome.

Un troupeau de boeufs à la recherche du pâturage proche du fleuve Alibori

Dans le nord du Bénin, le niébé illustre une transformation discrète mais profonde des systèmes agricoles et sociaux. D’abord aliment des familles, il devient fourrage pour le bétail, puis levier de stabilisation des relations entre communautés. À chaque étape, il répond à un besoin vital : nourrir, adapter, apaiser.

« Ce n’est pas seulement une plante. C’est une manière de vivre ensemble », résume Soumana Guidado. Dans un contexte de changement climatique qui fragilise les équilibres ruraux, cette légumineuse incarne une forme de résilience locale. Elle montre que des solutions durables peuvent émerger de pratiques simples, lorsqu’elles sont comprises, adaptées et valorisées. Toutefois, malgré son potentiel, le développement du niébé fourrager reste confronté à plusieurs contraintes comme la disponibilité des terres, l’accès aux semences améliorées, et le besoin d’encadrement technique. C’est pourquoi Dr Hafizou Ganda recommande son expansion. Mais cela nécessite un accompagnement structuré afin de maximiser ses effets positifs.

Ousmane Tinouola

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