De Lagos à Cotonou, puis jusqu’au Royaume-Uni, Elijah Otalor, alias DeeJay0213, a construit en dix-sept ans une carrière à cheval sur trois pays et deux continents. De ces expériences, il a tiré une conviction : pour réussir dans l’industrie musicale, le talent ne suffit pas. Il faut savoir s’adapter, comprendre les publics, créer des connexions et surtout construire une véritable identité professionnelle.
Pour beaucoup de DJ, la carrière se construit d’abord sur un territoire. Un nom devient connu, un public se fidélise et les invitations arrivent progressivement. Les prestations à l’étranger sont alors perçues comme des occasions exceptionnelles. Le parcours d’Elijah Otalor, connu sur scène sous le nom de DeeJay0213, raconte une autre histoire.
Depuis dix-sept ans, le DJ évolue entre le Nigeria, le Bénin et le Royaume-Uni. Trois pays, trois environnements culturels et musicaux différents, mais une même passion : faire danser, rassembler et créer des émotions grâce à la musique. « Quand j’y repense, je trouve parfois cela incroyable. Mais c’est une expérience qui a profondément changé ma façon de voir les choses », confie-t-il.
Pour lui, chaque pays a été une véritable école. Le Nigeria lui a appris la polyvalence, le Bénin la connexion avec d’autres cultures et le Royaume-Uni l’art du « format ouvert », cette capacité à mélanger plusieurs styles musicaux au cours d’une même prestation. Plus qu’un simple parcours international, ces expériences ont contribué à construire son identité artistique.
Au Nigeria, apprendre à s’adapter à tous les publics
C’est au Nigeria, son pays d’origine, qu’Elijah Otalor a posé les premières bases de sa carrière. Dans un marché musical très dynamique, le DJ ne peut pas se limiter à un seul type de public. Mariages, concerts, cérémonies privées, événements d’entreprise ou soirées en boîte de nuit : les occasions sont nombreuses et chacune impose ses propres codes. « Au Nigeria, j’ai appris à être polyvalent et à m’adapter à différents publics. En tant que DJ, on peut être invité aussi bien à un mariage qu’à un concert, à un événement d’entreprise ou dans une boîte de nuit », explique-t-il. Cette diversité constitue, selon lui, une véritable école.
Un DJ qui ne sait gérer qu’une piste de danse en boîte de nuit risque rapidement de rencontrer des difficultés. Il doit pouvoir passer d’une réception familiale à une soirée professionnelle, puis à une ambiance totalement différente en club, parfois au milieu de la nuit. Chaque public observe, juge et attend du DJ qu’il comprenne rapidement ses attentes. C’est donc au Nigeria qu’Otalor a appris une première règle essentielle de son métier : savoir lire une salle et s’adapter à son public.
À Cotonou, une école de la connexion culturelle
Son expérience béninoise lui a apporté une autre dimension. À première vue, le Bénin peut sembler être une destination moins évidente pour un DJ nigérian. Les deux pays sont voisins, mais leurs réalités linguistiques, culturelles et musicales présentent de nombreuses différences. Pour Otalor, cette différence est justement devenue une opportunité.
« Au Bénin, j’ai acquis une meilleure compréhension de la culture et de la scène musicale locales. Cela m’a aidé à mieux me connecter à des publics différents », souligne-t-il. Cette expérience lui a appris qu’il ne suffit pas d’arriver dans un nouveau pays avec les recettes qui ont fonctionné ailleurs. Il faut d’abord écouter, observer et comprendre. Le Bénin lui a ainsi permis de mieux saisir les particularités d’un espace culturel francophone auquel appartiennent également le Togo, la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou encore le Mali. Pour un artiste venu d’un environnement essentiellement anglophone, cette ouverture représente une expérience particulièrement importante. Cotonou lui a donc appris à ne pas seulement jouer pour un public, mais à comprendre le public. Cette capacité à créer des ponts entre différentes cultures constitue aujourd’hui l’une des forces de son parcours.
À Londres, l’apprentissage du « format ouvert »
Après Lagos et Cotonou, une nouvelle expérience l’attend au Royaume-Uni. À Londres, Otalor découvre une scène nocturne profondément marquée par la diversité culturelle. La capitale britannique rassemble des communautés venues de différents horizons, avec des goûts musicaux parfois très éloignés les uns des autres. Dans cet environnement, un DJ ne peut pas toujours compter sur un seul genre musical pour maintenir l’ambiance. Otalor développe alors ce que les professionnels appellent le « open format DJing », c’est-à-dire l’art de passer d’un style musical à un autre avec fluidité. « Au Royaume-Uni, j’ai développé mes compétences dans le DJing en format ouvert, en mélangeant différents genres de manière naturelle », explique-t-il. Cette expérience complète celle acquise au Nigeria.
Si le Nigeria lui a appris à s’adapter d’un événement à un autre, Londres lui a appris à s’adapter à l’intérieur d’un même événement. Une transition musicale peut ainsi faire passer le public d’un univers à un autre sans casser l’ambiance.
Trois pays, une seule force : la polyvalence

En regardant son parcours dans son ensemble, un élément apparaît clairement : Elijah Otalor n’a pas simplement accumulé des prestations dans différents pays. Il a accumulé des expériences. Chaque marché lui a apporté une compétence particulière. Le Nigeria lui a donné la capacité de s’adapter à différents publics. Le Bénin lui a appris à mieux comprendre les différences culturelles et à créer des connexions. Le Royaume-Uni lui a permis de perfectionner sa maîtrise des différents genres musicaux. Ces expériences ont progressivement construit un DJ capable de naviguer entre plusieurs univers. « Chaque marché m’a appris quelque chose de différent et m’a aidé à grandir comme DJ polyvalent. Quand je parle aujourd’hui de moi comme d’une marque internationale, ce n’est pas simplement une façon de parler. J’ai évolué sur plusieurs marchés et sur plusieurs continents », affirme-t-il. Son identité ne repose donc pas sur un seul genre musical. Elle repose sur sa capacité à comprendre, à s’adapter et à créer une expérience pour son public.
Aujourd’hui, le succès ne se mesure plus seulement au nombre de contrats
Après dix-sept années derrière les platines, sa définition du succès a également évolué. Au début de sa carrière, une piste de danse pleine suffisait à lui donner le sentiment d’avoir réussi sa mission.« À l’époque, voir une piste de danse pleine et savoir que les gens appréciaient mon set me suffisait », reconnaît-il. Aujourd’hui, son regard est différent.
Le nombre de prestations ou de contrats reste important, mais il ne constitue plus l’unique indicateur de réussite. « Aujourd’hui, il s’agit moins du nombre de contrats que de l’impact que j’ai. Je veux que les gens repartent d’un événement avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose de spécial », explique-t-il. Une nouvelle ambition se dessine donc derrière les platines : laisser une trace. Et cette ambition n’est pas synonyme de retraite. Bien au contraire. « J’aime ce que je fais. Je pourrais continuer encore cinquante ans », lance-t-il avec enthousiasme. Mais en parallèle de ses prestations, Otalor veut désormais transmettre son expérience, collaborer avec d’autres artistes et contribuer à la construction d’un environnement plus favorable aux jeunes créateurs africains.
Construire un héritage qui dépasse les scènes
Pour Elijah Otalor, l’héritage ne doit pas se limiter aux grandes foules ou aux récompenses remportées. Dans vingt ans, il aimerait surtout que l’on se souvienne des personnes qu’il a inspirées, des relations qu’il a contribué à créer et des cultures qu’il a aidé à représenter. « Je ne veux pas que la chose la plus importante dont on se souvienne soit le nombre de personnes devant lesquelles j’ai joué. Je veux que l’on se souvienne des personnes que j’ai inspirées, des connexions que j’ai créées et des cultures que j’ai contribué à représenter », explique-t-il. Cette vision prend une dimension particulière lorsqu’il parle de la prochaine génération. Selon lui, l’Afrique ne manque pas de jeunes talents. Ce qui manque souvent, ce sont les modèles accessibles et les outils permettant à ces talents de transformer leur passion en véritable carrière. « Je veux qu’une personne qui commence aujourd’hui puisse regarder mon parcours et se dire : s’il a pu construire une carrière à partir de sa passion et tenir pendant dix-sept ans, alors moi aussi, je peux le faire ». Son ambition est donc de devenir non seulement un artiste reconnu, mais également une source d’inspiration et de méthode.
Le talent africain existe. Il faut maintenant construire autour de lui
Lorsqu’on lui demande ce que l’industrie musicale africaine doit changer pour s’imposer durablement sur la scène internationale, sa réponse est claire. Le problème, selon lui, n’est plus de démontrer que les artistes africains ont du talent. La preuve est déjà faite. Le véritable défi se situe ailleurs : dans la construction de systèmes capables de transformer le talent en carrière durable. « La prochaine étape n’est pas de prouver que les créatifs africains ont du talent. Nous l’avons déjà fait, encore et encore. Nous devons maintenant construire les systèmes, les marques, les entreprises et les réseaux qui permettront à ces talents de rivaliser de manière constante et durable sur la scène mondiale », estime-t-il. Pour Otalor, beaucoup d’artistes africains restent encore concentrés sur la création musicale elle-même. Mais une carrière ne s’arrête pas au moment où la chanson est terminée. Il faut aussi penser à l’image, au marketing, à la promotion, à la distribution, aux droits d’auteur et à la protection de la propriété intellectuelle. C’est à ce niveau que se trouve, selon lui, l’un des principaux défis de l’industrie musicale africaine.
Cinq changements pour faire passer les artistes à une autre étape
Elijah Otalor identifie cinq priorités. Premièrement : construire de véritables marques personnelles. Le talent doit être identifiable, mais l’artiste doit également avoir une identité, une histoire et une vision. Deuxièmement : faire du professionnalisme une véritable infrastructure. Pour lui, les artistes africains qui souhaitent travailler avec de grandes marques, des festivals ou des promoteurs internationaux doivent adopter les mêmes standards professionnels que leurs partenaires. Troisièmement : multiplier les collaborations. Il faut sortir des habitudes, travailler avec d’autres pays, d’autres artistes et d’autres genres musicaux. Cette ouverture peut permettre de créer de nouveaux sons, mais aussi d’atteindre de nouveaux publics. Quatrièmement : protéger son histoire et sa propriété intellectuelle. La musique et la culture africaines influencent aujourd’hui le monde entier. Mais les artistes doivent être capables de tirer durablement profit de cette influence. « Nous devons construire des carrières durables à partir de notre culture, au lieu de simplement fournir cette culture que d’autres vont ensuite commercialiser », estime-t-il. Cinquièmement : arrêter d’attendre d’être découvert. Les outils numériques permettent désormais aux artistes de créer, promouvoir et distribuer eux-mêmes leurs œuvres à une audience internationale. « Nous pouvons créer, promouvoir et distribuer notre travail nous-mêmes, à l’échelle mondiale », affirme-t-il. De Lagos à Londres, en passant par Cotonou, une même ambition. Le parcours d’Elijah Otalor raconte finalement une histoire qui dépasse largement celle d’un DJ. C’est l’histoire d’un artiste africain qui a choisi de transformer la diversité de ses expériences en force. Lagos lui a appris la polyvalence. Cotonou lui a ouvert les portes de la connexion culturelle. Londres lui a enseigné l’art du mélange musical.
Trois marchés, trois écoles, mais une même conclusion : pour construire une carrière internationale, il ne suffit pas de savoir faire de la bonne musique. Il faut savoir comprendre les publics, construire une marque, créer des réseaux et transformer son talent en véritable projet professionnel. À 17 ans de carrière, DeeJay0213 ne semble donc pas regarder derrière lui. Il regarde devant. Et son ambition n’est plus seulement de remplir les pistes de danse. Elle est de contribuer à faire grandir tout un écosystème créatif africain. Car, comme il le résume lui-même, l’attention peut offrir un moment de gloire, mais sans structure, elle ne suffit pas à construire une carrière.
